CHAPITRE XXVI
Parturon, le soir même, revint mécontent de son voyage jusqu’à cette auberge d’Arpajon. Parti la veille dans un coucou, il avait fait un voyage désagréable, et l’auberge où descendait ce cocher de fiacre Dunaton en compagnie d’une grisette, était infâme. Il s’était battu contre les punaises durant la nuit, avait donc mal dormi, mal mangé, bu de la piquette, et pour finir Dunaton ne lui avait pas apporté les éclaircissements qu’il espérait.
— Il neige aux portes de Paris et demain la capitale sera touchée. Cet idiot de cocher aurait été interpellé, alors qu’il attendait devant l’hôtel des Listerac, par un gosse vendeur de fleurs qui lui aurait dit : « Pas la peine d’attendre votre bourgeois. Il n’a plus besoin de vous et vous envoie ces deux thunes. » Là-dessus le garçon avait disparu et Dunaton ne s’était plus soucié de votre frère.
— Mais il n’avait pas besoin de quitter Paris par la suite, remarqua Hyacinthe.
— Il affirme que l’air de la campagne lui manque et que de temps en temps il quitte son fiacre. Il faudrait retrouver le gosse, cuisiner Dunaton sans qu’une accusation soit portée contre lui.
— C’est bon, soupira Hyacinthe, déçu. La plupart des pistes se referment aussitôt ouvertes. Ce matin, j’ai reçu la visite de Vidocq. Il a appris que cette Adriana Ramirez a quitté Séville depuis quelques années. Il m’a promis du nouveau sur la fille Sauvignon sous peu.
— Vidocq se donne le beau rôle en utilisant nos rapports. S’il arrive à résoudre cette affaire dont il flaire l’importance, il pourra s’en vanter auprès du ministre et obtenir éventuellement sa réintégration. Personnellement, je ne lui fais aucune confidence, ne le laisse pas approcher de mes papiers. Je trouve que la plupart de mes collègues sont trop complaisants à son égard.
Là-dessus il fouilla dans son gousset, en sortit un napoléon et de la monnaie qu’il aligna sur la table :
— J’ai payé le coucou dix sous jusqu’à la barrière de Fontainebleau, dix sous encore jusqu’à Palaiseau, et là il faut prendre une voiture. Coût : cinq francs. L’auberge m’a fait dépenser six francs, ce qui est encore trop cher pour être dévoré par la vermine, manger de la carne et boire du vin coupé. Je vous rends donc ce que je n’ai pas dépensé.
S’agissait-il de véritable honnêteté ou d’un calcul ? Hyacinthe repoussa les pièces alignées :
— Gardez tout, mais si vous apprenez quelque chose sur la fille Sauvignon hâtez-vous de me le faire savoir. Avez-vous tout fouillé chez le Vigneron ? Ne serait-elle pas enterrée quelque part après avoir été tuée ?
Le policier promit et sortit. Narcisse, qui le guettait, l’entraîna dans son cabinet, en referma la porte avec soin :
— Je ne veux pas, pour le moment, que mon frère soit au courant de ce que je vais vous dire.
Il s’assit, regarda Parturon droit dans les yeux :
— Vous avez travaillé sous les ordres directs de Fouché, le duc d’Otrante, ministre de la police de Napoléon.
— Vous savez, fit le policier avec lassitude, c’est une vieille histoire. Parfois je crois avoir tout imaginé. Rendez-vous compte, j’étais un des rois de Paris, j’habitais un appartement cossu, j’avais un coupé toujours attelé de chevaux fringants, des serviteurs, une armée d’agents sous mes ordres.
— Vous êtes-vous occupé de l’enquête sur l’attentat fomenté par Cadoudal et bien d’autres ?
— J’étais au courant sans être formellement investi de l’affaire. Mais accessoirement j’ai travaillé sur les pièces du dossier.
— Le nom de Plouarec vous dit-il quelque chose ?
— Diantre oui, sinon je n’aurais pas été digne de la confiance de Fouché. Il y avait deux frères Plouarec. Le plus âgé s’appelait Jean, l’autre Joseph. Jean fut tué en Bretagne par un capitaine… Hé, dites donc, le nom de ce militaire était Malaquin.
Il plissa les paupières, soudain perplexe.
— Et l’autre, Parturon, l’autre, le cadet, Joseph, qu’est-il devenu par la suite ?
— Il a dû s’exiler comme tant de gens poursuivis pour cet attentat et pour d’autres complots. Tous ou presque sont rentrés dans les fourgons de Louis XVIII… Quelle époque effrayante pour moi qui me demandais ce qu’on allait faire de moi ! J’avais suivi Fouché, abandonnant l’Empereur, et j’avais peur. Oui, j’avais atrocement peur.
Narcisse alla jusqu’à son coffre, l’ouvrit, prit un portefeuille épaissi de billets. Il en compta quelques-uns sans que Parturon, oubliant ses souvenirs, puisse dire combien.
— Je vous crois suffisamment habile et bien informé pour retrouver ce Joseph Plouarec sans tarder. Il doit avoir aujourd’hui quarante et quelques années.
— Maître Roquebère, les temps sont différents et ces gens, recherchés jadis pour complot, sont ensuite devenus les héros de la Restauration. Tous ceux qui ont combattu successivement le Premier consul et l’Empereur occupent en général des places élevées ou sont comblés d’honneurs. Si j’avais la mauvaise idée de m’intéresser à l’un d’eux et de trop fouiller dans sa vie, je ne resterais pas longtemps rue de Jérusalem. Et je risquerais même d’être oublié sur la paille humide des cachots. De vous à moi, je préférerais ne pas me charger de cette mission.
Imperturbable, Narcisse comptait les billets, tous de cent francs. Il y en avait dix. Mille francs. Une somme considérable.
— Vous êtes habile et opiniâtre, prononça gravement l’avoué, et je pense que vous pouvez obtenir des indications que moi je ne pourrais jamais avoir. Ceci représente le montant de vos frais immédiats. Je comprends vos réticences, je sais qu’il vous faudra une extrême prudence, mais tout ce que je veux connaître c’est le détail de la vie de ce garçon entre ses dix-sept ans et aujourd’hui. Rien d’autre. Il n’y a pas grand mal dans ce désir-là. Son rôle dans le complot de Cadoudal fut accessoire. Il accompagnait son frère, c’est tout. Je ne pense pas qu’en haut lieu on en ait gardé le souvenir au point d’en faire un héros exemplaire.
— En tout cas le nom de son frère est vénéré, et peut-être a-ton anobli cette famille comme le fut celle de Cadoudal. Je ne crache pas sur cinquante napoléons, vous vous en doutez, mais les risques doivent être circonscrits si cet homme touche au pouvoir. Charles X et les siens n’ont pas l’indulgence du précédent roi.
— Il aurait servi comme domestique chez des émigrés de Londres. Des gens de noblesse bretonne dont j’ignore le nom.
— J’aurai la liste des émigrés vivant à Londres sous l’Empire car ils recevaient des subsides sur la cassette du prétendant au trône. Nous avions bien sûr, du temps de Fouché, la copie de cette liste, mais depuis elle a dû être enfouie dans les archives les plus compromettantes, une fois l’Empereur à Sainte-Hélène. Je sais que Fouché faisait espionner les émigrés comme leurs domestiques. Tout ce qui touche à eux est désormais comme un baril de poudre qui peut vous exploser au nez si vous le manipulez.
Narcisse poussa l’argent vers lui.
— Comme je vous en ai déjà prié, que ceci reste entre nous. Pas un mot à mon frère. Je ne lui ai jamais fait de cachotteries, mais dans le cas présent je tiens au secret. Cette affaire le passionne au point qu’il peut commettre des imprudences. J’espère que vos recherches abrégeront les nôtres.
— Comptez sur moi, dit Parturon en serrant les billets, tassant la liasse sur la tranche, la roulant soigneusement avant de la glisser dans une poche. Je n’abandonne pas pour autant la fille Sauvignon.
— Vidocq nous presse de l’aider, pourrait nous faire chanter. Cette faillite de sa papeterie le rend féroce.
— Laissez passer l’orage. Cet ancien du bagne de Toulon a noué de solides liens avec des gens très haut placés, et je vous conseille la patience. Il a bien fallu le renvoyer officiellement quand il imagina ce vol pour se donner de l’importance, mais en fait il va et vient comme il lui plaît, rend des services discrets entre Jérusalem, Grenelle et la Petite-Rue-Sainte-Anne. Peut-être travaille-t-il pour une police politique inconnue, très proche d’un pouvoir. Entre nous, monsieur, pourquoi le cacher ? il se prépare une explosion populaire. Je ne sais si comme moi vous en avez soupçonné les prémices. Moi qui fais de la rue mon chantier, mon atelier, surtout dans les quartiers les plus miséreux, je sens monter la tempête. Il y a ces journaux, tous ces gens d’esprit qui ne supportent plus le monarque actuel. Vidocq est peut-être stipendié par le fils de Philippe-Égalité et, pourquoi pas ? la duchesse de Berry.
Séraphine, qui revenait de quelques courses, surprit Parturon sortant de chez Narcisse et non du cabinet de son jumeau. Elle en resta songeuse une partie de la journée.
Il faisait froid à nouveau lorsque Hyacinthe décida de rejoindre la pension Geoffroy. Séraphine eut du mal à lui trouver un fiacre, les gens effrayés par les premiers flocons de neige prenaient d’assaut les voitures de place. Du verglas recouvrait les ponts et les cochers souhaitaient rentrer tôt à l’écurie. Lorsqu’elle en trouva un, elle revint le chercher pour voyager avec lui jusqu’à Vaugirard.
— Comment fais-tu pour t’introduire sans trembler chez autrui ? Ce matin, je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie en me glissant chez les Richelet. Je ne suis pas fait pour enfreindre la loi, même pour une bonne cause.
— Vous savez, j’entrais souvent par la cheminée. Comme j’étais petite Savoyarde, j’avais l’excuse toute prête en cas de mauvaise surprise, je disais que je m’étais trompée de conduit. Je ne volais jamais, je détaillais l’agencement de l’appartement, évaluais le montant du butin précieux. Jeannot la Vanoise faisait un dessin et établissait une liste qu’il revendait à une bande ou à une autre. Voulez-vous que je descende par la cheminée des Richelet ?
— Non, contente-toi de m’attendre dans ton hôtel. Je sais qu’il est sordide mais c’est le plus pratique.
Dans la voiture, elle lui montra un anneau d’où pendaient des clés de différentes tailles :
— Pour vos armoires récalcitrantes, fit-elle, ironique.
— Mais comment fais-tu ? Tu te compromets avec des gens douteux pour obtenir ces outils délictueux.
— Certains prêteurs sur gages les louent à des voleurs qui les leur rapportent avec leur butin. En cas de perquisition dans leur repaire, la police ne trouve rien.
— Toi, apprentie clerc de l’honorable étude Roquebère, tu fréquentes des receleurs ? Tu finiras par nous attirer de graves ennuis.
— Ce prêteur ne sait même pas que je ne suis plus savoyarde. Leur discrétion est garante de leur enrichissement.
Un peu avant le Pont-Neuf, leur cocher se mit à jurer, et ils se rendirent compte que le cheval glissait des quatre sabots sur le sol gelé et que le fiacre menaçait de verser.
— Faites excuse mais je ne me risquerai pas à traverser la Seine. Faudra que vous poursuiviez à pied. Moi, je vais rentrer en tenant mon canasson par la bride pour l’empêcher de patiner. C’est même pas la peine de me régler cette demi-course.
La neige tombait en petits flocons drus et Séraphine passa son bras sous celui de l’avoué, se serra contre lui. Les voitures se faisaient rares, les seules à circuler avaient des manchons autour des cercles de roues, et les chevaux des sortes de patins à poils inversés. À proximité du pont, il fallait vraiment se cramponner pour éviter la chute.
— Si cela continue toute la nuit, vous ne pourrez quitter la pension Geoffroy, lui cria Séraphine. Si je trouve une voiture équipée pour la glace, je vous l’enverrai.
Il leur fallut une heure pour atteindre la rue de Vaugirard.
— Rentrez chez vous au chaud sans vous inquiéter de moi. Je m’accommode de tout.
Tête baissée sous la tourmente, il traversa la cour, et ce ne fut qu’une fois à l’abri de la marquise qu’il chercha du regard le fiacre de location. Il n’était pas encore de retour et ne le serait peut-être pas avant des heures.